Mémoire d’une anti-geisha

 

Paradis Perdu est le premier chapitre de la préparation des mémoires d’Andréa de Serre

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Mémoire d’une anti-geisha
1er Chapitre Paradis Perdu

Comme tant d’autres, nous étions faits pour y vivre. Nous avons dû quitter notre Paradis perdu. Perdu à tout jamais et plus encore… Fallait-il qu’un jour de grande détresse, notre mère…

Foudroyée par la douleur, j’ai compris instantanément l’ampleur irréversible du désastre. Cette mère au teint de porcelaine, à la beauté royale, va me poursuivre. Dès lors, je vais vouloir reconstituer son corps. Chaque seconde devient une obsession. Je me ressaisis de l’allégorie onirique, pour recréer son image. Dans mes castings, Mesdemoiselles, pardonnez-moi, je vais devoir prendre un fragment de votre beauté, pour reconstituer la sienne. Recréer son univers, ne pas me laisser submerger par l’oubli. Splendeur des gestes magnifiés par la recherche évidente de la pureté. Faire renaître sa beauté, chaque jour, devient ma priorité. Trop belle Hélène, tu as été et tu demeures dans leurs sourires.
LES SAUVAGES
Sans sourires, sans lumière dans leurs yeux atones, ils me sont apparus, dès que j’ai mis le pied à terre. Nous aurions souhaité ne jamais atteindre l’autre rive. Nous sommes donc arrivés dans cette France profonde, après avoir quitté en hâte notre grande maison blanche, bordée de palmiers et d’orangers, nos salles-de-bain de faïence, d’or et d’azur. Nous vivions, entourés de cette végétation luxuriante. Brutalement, nous nous sommes retrouvés dans la Drôme, dans cette France profonde où nous avons dû louer une maisonnette. Et quelle fut notre surprise. Ni salle-de-bain, ni commodités, à part une cabane au fond de la cour. QUAND ILS PARLAIENT DE PIEDS-NOIRS, DE QUEL PIED PARLAIENT-ILS? *
Petite fille, je pensais que tout le monde vivait dans des maisons du Bauhaus. Faut-il préciser que par le lieu de notre naissance, nous nous trouvions immergés dans la lumière, la beauté, le luxe. Par toutes ces splendeurs, nous avons gardé le sens de l’esthétisme, de l’altruisme, laissant loin de nous les tourments de la convoitise. Nous sommes riches de souvenirs, milliardaires.
*   » Quand ils parlaient de pieds-noirs, de quel pied parlaient-ils?  » – Ce terme n’était pas approprié puisque nous étions des colons. Je suis née au Maroc à la maternité de sa Majesté le Roi Hassan  II. Mon père était professeur d’équitation privé de sa majesté le Roi Hassan II et colonel de l’armée française. Ma mère appartenait à une longue lignée aristocrate bordelaise. 
(Introduction des Mémoires d’une anti-geisha, Premier Chapitre, Maroc, 1955).

2ème Chapitre Je suis née en mourant

Je suis morte en naissant. J’ai vu mon corps de bébé. Je surplombais le berceau; observant mon bonnet qui n’était plus tout-à-fait blanc. Du coté gauche, un liquide jaune s’écoulait. Ma grand-mère maternelle s’affolait et criait à mes parents: « Cet enfant vient de hurler de douleur! Ce n’est pas un caprice. » 
Je me rappelle de la pièce, malgré les volets clos, inondée de lumière. Je me rappelle de chaque détail; de la stupeur de mes parents. En hâte, nous avons pris la direction de la maternité. En hâte, tout le staff de l’hôpital était là. J’étais mise dans un lit – pas un berceau, un lit -, la valse du personnel a commencé. Mon père était en recul, agité, très nerveux.  Le temps s’est écoulé ainsi. J’étais toujours absente, d’une grande indifférence. Je flottais dans les airs. Que pouvait faire la médecine, à part faire le constat d’un petit corps tiède qui ne répondait plus? On a ramené mon père à l’accueil. Là, le docteur, sur un ton solennel, lui a dit qu’il n’y avait plus rien à faire, de tout préparer pour le lendemain matin, qu’on procéderait…
Dans cette chambre d’hôpital où tout le monde s’était retiré silencieusement, j’ai réintégré mon corps en douceur. Je suis passée d’un monde à l’autre, comme on passe d’une pièce à l’autre, sans fermer la porte.
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Treize ans déjà! L’atmosphère est détestable, la marâtre aussi. Je me fais expulser de chez mon père. Je préfère, sans hésitation, une pension; expérience de silence, de survie, de détresse, de solitude où je resterai en fusion avec elle.
Vivre avec cette plaie, qui ne sera jamais cicatrisée.
Dix-sept ans. La voiture de sport s’encastre sous un camion. Le choc m’assomme un court instant, une masse chaude, rouge, épaisse s’écoule sur mes cuisses. Je porte instantanément ma main sur ma tempe droite. Mes doigts plongent dans mes chairs béantes. Je repars paisiblement. Je flotte. Je vais vers cet ailleurs; une grande lumière m’attire.
Je la vis très fâchée, et elle me dit: « Qu’est-ce que tu fais là?  Retourne d’où tu viens! » J’ai repris place dans mon corps, cette fois-ci avec regret, dans un corps déchiqueté, fracturé. Mais elle insistait. A mon chevet, la présence de ma mère, auréolée de blanc nacré, évanescent, m’accompagnait, quand j’ai ouvert les yeux un court instant. L’espace de la chambre était vide de toute présence.
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J’ai travaillé toute ma vie, habitée de présences, consciente de ce monde d’où je revenais, plein d’amour. Une surcharge, un trop-plein d’amour qu’il fallait distribuer.
Mariée à vingt ans, avec un aviateur de la Suisse Air, les palaces vont s’enchaîner, ainsi que cette succession de piscines, de boutiques, de coiffeurs, de dîners en compagnie d’autres équipages qui m’étaient inconnus.
Lasse d’être là, sans être à ma place, l’envie de concrétiser ce qui hantait mon esprit, l’envie de créer me fit tout basculer dans un chaos organisé. Organiser ma vie. Créer, créer, travailler .
 

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